Au 1199 Clay Street, à l’angle de Taylor Street, VJ Grocery ressemble encore à ce qu’elle est depuis des décennies : une petite épicerie de quartier de San Francisco. Pourtant, certains clients n’y viennent pas vraiment pour faire leurs courses.
Ils viennent parfois de très loin, souvent avec une Mustang, pour retrouver un décor de Bullitt. En 1968, Frank Bullitt gare sa voiture sur Clay Street, prend un journal puis entre dans l’épicerie acheter quelques produits surgelés.
Près de soixante ans plus tard, des passionnés reproduisent encore la scène.
Anastasios « Tom » Taptelis, propriétaire actuel du magasin, se souvient notamment d’un visiteur étranger qui, à peine entré, s’était mis à sauter sur place en criant :
« I’m in the Bullitt store! »
Pourtant, l’histoire de VJ Grocery ne commence pas avec Steve McQueen. Elle remonte à la fin de la Seconde Guerre mondiale.
VJ Grocery, une histoire commencée en 1945
Le dossier de VJ Grocery au Legacy Business Registry de San Francisco situe l’ouverture du commerce au 15 août 1945.
La date correspond au V-J Day, qui marque l’annonce de la victoire alliée sur le Japon. Le nom VJ Grocery aurait été choisi en référence à cet événement.
L’identité des premiers propriétaires demeure en revanche inconnue. Le magasin est néanmoins durablement installé au 1199 Clay Street et apparaît régulièrement dans les annuaires de San Francisco au cours des décennies suivantes.
Au début des années 1960, VJ Grocery est associé à James et Tasia Lingonis. En 1963, les deux époux sont liés au commerce et George Lingonis y travaille également.
Quelques années plus tard, c’est donc très probablement derrière leur devanture qu’une équipe de cinéma vient installer ses caméras.

Quand Bullitt entre chez VJ Grocery
Dans Bullitt, la scène tournée chez VJ Grocery n’a rien du spectaculaire morceau de bravoure qui a rendu le film célèbre.
Frank Bullitt arrive simplement au volant de sa Mustang, se gare sur Clay Street, prend un journal puis entre dans l’épicerie. Il choisit quelques produits surgelés avant de passer au comptoir.
Cette courte séquence montre surtout le personnage dans sa vie quotidienne. Elle offre également une petite fenêtre sur le San Francisco de 1968.
Un annuaire de 1969-1970 identifie sans ambiguïté le commerce :
« V J Grocery (James and Mrs Tasia Lingonis) 1199 Clay St »
Tout indique donc que James et Tasia Lingonis exploitaient déjà VJ Grocery au moment du tournage.
L’identité de l’homme visible derrière le comptoir dans Bullitt reste inconnue. Il pourrait s’agir de James Lingonis, d’un membre de la famille ou simplement d’un employé du magasin.

Des Lingonis à une famille grecque
James Lingonis meurt en septembre 1971. L’année suivante, Tasia est toujours associée à VJ Grocery dans les annuaires de San Francisco.
Selon la famille Tsifourdaris, Athanasios « Thanasis » Tsifourdaris avait pourtant acheté le magasin directement à la famille Lingonis dès 1970. Tom Taptelis a récemment vérifié ce point auprès de son beau-père, Spiros : les deux familles n’avaient aucun lien de parenté et aucun intermédiaire n’est intervenu dans la transaction.
La présence encore documentée de Tasia Lingonis en 1972 laisse toutefois penser que la transition a pu être progressive ou que les annuaires ont continué quelque temps à refléter l’ancienne situation.
En 1977, Athanasios est en tout cas clairement associé à VJ Grocery, tandis que son frère Spiros arrive aux États-Unis et commence à travailler avec lui.
Trois générations derrière le comptoir
Athanasios exploite le magasin jusqu’à sa mort en 1990. Spiros reprend alors VJ Grocery.
Quelques années plus tard, une nouvelle génération rejoint l’épicerie.
Anastasios « Tom » Taptelis, gendre de Spiros, commence à travailler chez VJ en 2004. Le 15 janvier 2020, il reprend à son tour le commerce.
Ainsi, malgré les changements de propriétaires et les décennies écoulées, VJ Grocery conserve son nom et son adresse.
L’intérieur, lui, a évidemment évolué. La porte a été déplacée. Le sol, les rayonnages, le comptoir et les équipements de réfrigération ont été renouvelés. Le magasin dans lequel on entre aujourd’hui n’est donc plus exactement celui qu’a connu Steve McQueen. Mais il s’agit toujours de la même épicerie, au même endroit.

Sur les traces de Frank Bullitt
C’est cette continuité qui attire les amateurs du film. Tom voit régulièrement arriver des visiteurs venus des États-Unis ou de l’étranger. Certains se contentent de prendre une photo devant la façade. D’autres vont beaucoup plus loin. Ils arrivent en Mustang, la garent sur Clay Street, prennent un journal puis entrent acheter un produit surgelé. Pendant quelques minutes, ils rejouent la scène de 1968.
Pour autant, Tom tient à relativiser l’importance économique de Bullitt pour son commerce. Les fans achètent généralement une boisson, un snack ou quelques produits. Ils participent à la vie de VJ, mais ne remplacent évidemment pas la clientèle quotidienne du quartier.
VJ Grocery n’est donc pas devenu un musée consacré à Steve McQueen. Et c’est probablement ce qui fait une grande partie de son charme.
Un décor toujours vivant
Bullitt n’est d’ailleurs pas la seule production à être passée par VJ Grocery. Tom évoque notamment des tournages pour Hereafter, San Andreas ou encore The Wedding Planner, ainsi que plusieurs publicités. Aucun n’a cependant laissé une empreinte comparable à celle de Bullitt.
Pour Tom, le film constitue aujourd’hui une véritable capsule temporelle du San Francisco de la fin des années 1960. Ses rues, ses commerces et ses bâtiments permettent de revoir une ville dont une grande partie a depuis disparu ou changé de visage. VJ Grocery fait partie des rares endroits où ce lien demeure concret.
Le magasin est aujourd’hui inscrit au Legacy Business Registry de San Francisco, qui reconnaît les commerces historiques de la ville. Tom reste néanmoins très pragmatique lorsqu’on lui demande ce que ce statut a changé pour lui :
« The legacy program has done absolutely nothing for me. »
Derrière le décor de cinéma et la reconnaissance patrimoniale reste donc une réalité beaucoup plus simple : celle d’une petite épicerie qui doit continuer à vivre chaque jour.

Et si Frank Bullitt revenait ?
Tom plaisante volontiers sur ce que pourrait être son rôle dans un nouveau Bullitt. Il aimerait se retrouver derrière son comptoir et vendre, à son tour, des produits surgelés au prochain Frank Bullitt.
Mais derrière la plaisanterie se cache une véritable envie. Selon lui, si une nouvelle histoire consacrée au personnage devait un jour revenir à San Francisco, elle devrait retrouver certains des lieux les plus emblématiques du film original. Une nouvelle poursuite devrait forcément passer par les célèbres collines de la ville. Et VJ Grocery aurait naturellement sa place dans cette histoire. En attendant, Tom reste derrière son comptoir au 1199 Clay Street.
De temps à autre, une Mustang s’arrête devant l’épicerie. Son conducteur prend un journal, pousse la porte du magasin et cherche un produit surgelé. Pendant quelques minutes, l’histoire de Bullitt recommence.
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FAQ : VJ Grocery et Bullitt
VJ Grocery se trouve au 1199 Clay Street, à l’angle de Taylor Street, dans le quartier de Nob Hill à San Francisco. Le magasin occupe toujours l’adresse visible dans Bullitt en 1968.
Dans Bullitt, Frank Bullitt gare sa Mustang sur Clay Street, prend un journal puis entre dans VJ Grocery pour acheter quelques produits surgelés. Cette courte scène est devenue suffisamment célèbre pour que certains fans viennent encore aujourd’hui la reproduire.
Les annuaires de San Francisco montrent que James et Tasia Lingonis étaient associés à VJ Grocery dans les années 1960. Un annuaire de 1969-1970 identifie explicitement le commerce comme « V J Grocery (James and Mrs Tasia Lingonis) ». Tout indique donc qu’ils exploitaient déjà le magasin lors du tournage de Bullitt.
Son identité n’a pas pu être établie avec certitude. Il pourrait s’agir de James Lingonis, d’un autre membre de la famille ou simplement d’un employé de VJ Grocery. Cela reste l’un des petits mystères liés à cette scène.
Oui. VJ Grocery est toujours une véritable épicerie au 1199 Clay Street. Des fans de Bullitt venus du monde entier s’y rendent régulièrement, certains allant jusqu’à reproduire la scène en arrivant en Mustang, en prenant un journal puis en achetant un produit surgelé.