Dans quelques mois, je prendrai le départ du Marathon de Los Angeles. Si tout se passe comme prévu, ce sera mon premier marathon. Une aventure de 42,195 kilomètres qui me demandera des mois de préparation, quelques sacrifices et, sans doute, beaucoup de remises en question.
Depuis que j’ai annoncé mon inscription, une même question revient régulièrement : Pourquoi Los Angeles ? Pourquoi ne pas courir un premier marathon plus près de chez toi ? La question est légitime. Après tout, la France regorge de magnifiques marathons et plusieurs grandes villes européennes organisent des épreuves réputées. Il serait plus simple, moins couteux et beaucoup plus raisonnable de commencer par Paris, Lyon ou Annecy…
Mais la vérité est toute autre. Cette histoire n’a pas commencé lorsque j’ai enfilé mes premiers chaussures de running. Elle n’a même pas commencé lorsque j’ai découvert les États-Unis. Non, elle a commencé bien plus tôt, un été, devant une télévision.
Tout a commencé devant une télévision
J’étais adolescent. Comme beaucoup d’étés, mes parents travaillaient et je passais mes journées à la maison avec ma soeur. Nos vacances suivaient un rythme bien rôdé : quelques tâches ménagères, des heures passées à apprendre le PHP et MySQL pour développer mon premier site Internet consacré aux séries TV, et… des séries, justement. À midi, nous mangions souvent devant la télévision. Une habitude que je ne tolérerais probablement plus aujourd’hui avec mes propres filles, mais qui fait partie de ces souvenirs auxquels on repense avec le sourire.
Parmi les rendez-vous quotidiens figurait Malcolm. À l’époque, je ne savais pas que la série était tournée dans la région de Los Angeles. Pour moi, ce n’était qu’une banlieue américaine parmi tant d’autres, avec ses rues bordées d’arbres, ses maisons individuelles, son soleil omniprésent et cette impression d’espace qui contrastait tant avec mon quotidien. Puis sont arrivés d’autres univers… Scrubs, American Beauty, Pulp Fiction…
Sans vraiment m’en rendre compte, une ville revenait sans cesse en arrière-plan : Los Angeles. Je serai incapable de dire pourquoi elle me fascinait autant. Je ne rêvais pas spécialement d’Hollywood, des célébrités ou des villas de Beverly Hills. C’était autre chose. Une ambiance, une lumière, une manière d’imaginer l’Amérique.
À cette époque, je n’aurais jamais imaginé que ces images aperçues sur un écran de télévision me conduiraient, des années plus tard, sur la ligne de départ d’un marathon.
Le voyage qui a tout changé
En 2014, j’ai enfin réalisé un rêve : je suis parti seul aux États-Unis. Mon itinéraire passait notamment par Miami, Los Angeles et San Francisco. J’avais besoin de partir seul, de sortir de mon quotidien et de découvrir le monde à mon rythme. Je me souviens encore d’un détail assez étonnant. Mon premier souvenir de Los Angeles n’est ni une plage, ni un palmier, ni Hollywood Boulevard. C’est une rencontre. À la sortie de l’aéroport, alors que je rejoignais le métro en direction de Long Beach où se trouvait mon logement, j’ai discuté avec un homme résidant à Hawaï né à Los Angeles. Il me décrivait sa ville devenue plus dangereuse qu’autrefois, une ville qui avait beaucoup changé. Avec le recul, je trouve amusant que mon tout premier souvenir soit celui-là.
Pourtant, malgré cette entrée en la matière pour le moins inattendu, quelque chose s’est immédiatement produit. Je me suis senti… à ma place ! c’est difficile à expliquer. Certaines personnes ressentent cela dans une ville où elles sont nées. D’autres dans un pays. Eh bien moi, c’est à Los Angeles. Chaque fois que mon avion y atterrit, j’ai la même pensée : Home sweet home. Comme si je revenais quelque part où j’avais toujours eu ma place.

Une ville que je ne cherche plus à expliquer.
Depuis ce premier voyage, je suis revenu à Los Angeles deux fois : en 2019, avec Sarah, puis en 2024, avec toute notre famille. Trois voyages, trois périodes très différentes de ma vie. Et pourtant, toujours le même attachement.
Si je devais choisir un endroit qui résume ce lien particulier, ce serait probablement Cabrillo Beach, à San Pedro. C’est là que je ressens le plus intensément cette impression d’être revenu. Je garde notamment un souvenir très précis de notre voyage de 2019. Sarah s’apprêtait à me photographier devant cinq palmiers que j’avais déjà immortalisés cinq ans auparavant. Ils avaient grandi, tout comme nos vies avaient évolué entre-temps. En plaisantant, je lui ai lancé : « Attention, il y a des requins derrière toi ! ». Ce n’étaient évidemment pas des requins. Mais plusieurs dauphins venaient nager près de la plage. En levant les yeux, nous avons également aperçu un phénomène météorologique extrêmement rare : un halo arc-en-ciel entourant le soleil. À ce moment-là, j’étais sur le point de demander Sarah en mariage. Je ne l’ai pas fait. Mais ce souvenir reste l’un des plus beaux que cette ville m’ait offerts.
Au fond, je ne cherche même plus à expliquer pourquoi Los Angeles est devenue ma ville de coeur. C’est ainsi. Est-ce sa proximité avec l’océan Pacifique ? Probablement. Ses grands espaces ? Surement. Ses contrastes permanents entre plages, quartiers résidentiels, centres d’affaires, montagnes et désert ? Sans doute. Son atmosphère étonnamment paisible malgré ses millions d’habitants ? Bien entendu. Ou simplement l’image que je me fais de l’Amérique ?
Je n’ai pas de réponse précise, et peut-être que je n’en ai pas besoin.
Puis la course à pied est entrée dans ma vie
Bien des années plus tard, j’ai commencé à courir. Au départ, ce n’était pas pour préparer un marathon. Je cherchais simplement une activité qui me permette de me vider la tête, de rester en bonne santé et de prendre un peu de temps pour moi. J’ai commencé en 2018. JE me suis blessé. J’ai arrêté. Puis j’ai repris quelques années plus tard, avec davantage de régularité. Ce que j’aime dans la course à pied n’a jamais vraiment changé. J’aime le calme qu’elle procure. J’aime ces moments où l’esprit vagabonde. Et j’aime surtout l’ambiance des courses, cette énergie collective qui devient presque palpable dans les derniers kilomètres grâce aux encouragements des spectateurs.
Petit à petit, une idée a commencé à germer : un jour, je ferais un marathon. Pas pour réaliser un chrono, pas pour me dépasser à tout prix, simplement parce qu’un marathon représente un objectif suffisamment fort pour donner envie d’aller courir, même lorsqu’il fait froid, qu’il pleut ou que la motivation n’est pas au rendez-vous.
Une évidence plus qu’un choix
Pendant longtemps, je me suis dit que je courrais le marathon de Los Angeles… un jour. Sans fixer de date, sans véritable plan, sans vraiment y croise. Je voulais d’abord être prêt. Puis j’ai couru mon premier semi-marathon, celui du Beaujolais. En franchissant la ligne d’arrivée, j’ai compris que je venais de franchir une autre étape. Le marathon de Los Angeles n’était plus qu’une idée lointaine. Il devenait un projet concret.
Lorsque j’en ai parlé autour de moi, les réactions étaient souvent les mêmes : « Pourquoi ne pas commencer plus près de chez toi ? », « tu pourrais faire Paris avant », « tu ne préfères pas Lyon ? ». La réponse est toujours restée la même. Si je ne dois courir qu’un seul marathon dans ma vie, je veux qu’il ait lieu à Los Angeles. Plusieurs raisons : c’est une ville qui me donnera envie d’aller courir lorsqu’il fera -5°C dehors, c’est pour elle que je suis prêt à consacrer des mois d’entraînement et, je le sais, je n’éprouverais pas la même émotion ailleurs.

Bien plus qu’une course
Aujourd’hui, je ressens autant d’excitation que de doute. L’excitation d’avoir enfin concrétisé cette inscription. Le doute aussi : suis-je suffisamment prêt ? mon genou tiendra-il ? la préparation se déroulera t-elle comme prévu ? Ces questions font désormais partie du voyage.
Mais une chose, elle, ne changera pas. Le 7 mars prochain, lorsque je éprendrai le départ, je ne penserai pas seulement aux kilomètres qui m’attendent. Je penserai au jeune adolescent qui découvrait Los Angeles à travers une télévision. Au voyageur solitaire de 2014 qui arpentait la Californie pour la première fois. Je penserai aussi au compagnon qui observait des dauphins avec Sarah sur une plage de San Pedro. Au père de famille revenu partager cette ville avec ses filles. Et, je l’espère, lorsque je franchirai la ligne d’arrivée, je penserai aussi à tous ceux qui m’ont accompagné jusqu’ici. À ma famille, celle dans laquelle je suis né. À celle que nous avons construire avec Sarah.
Ce marathon ne représente pas seulement un défi sportif. Il est le point de rencontre entre plusieurs passions qui m’accompagnent depuis des années : les États-Unis, les voyages, la course à pied et, peut-être plus que tout, cette idée de liberté qui me fascine depuis toujours.
C’est sans doute pour cela que mon premier marathon ne pouvait avoir lieu nulle part ailleurs.
Il devait avoir lieu à Los Angeles.
