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Mémoires d’un couple d’agents de la CIA : derrière le mythe de l’espion

Il y a des livres que l’on referme et que l’on oublie presque aussitôt. Et puis il y a ceux auxquels on repense des années plus tard, parfois sans vraiment savoir pourquoi. Mémoires d’un couple d’agents de la CIA appartient pour moi à cette seconde catégorie.

On m’avait offert ce livre il y a un peu plus de dix ans. À l’époque, je l’avais dévoré. Le monde du renseignement, les opérations clandestines, les destinations lointaines : tout était réuni pour nourrir l’imaginaire que l’on associe volontiers à la CIA.

Pourtant, avec le temps, ce ne sont pas forcément les missions les plus spectaculaires qui me sont restées en mémoire. C’est davantage l’impression d’avoir découvert un univers beaucoup moins glamour que celui des films d’espionnage. Un métier fait d’attente, de rencontres, de mensonges, de déplacements incessants et de sacrifices personnels.

J’y ai beaucoup repensé récemment. Suffisamment pour avoir envie de rouvrir le livre et de découvrir si, plus de dix ans après, il produirait toujours le même effet.

Résumé

Au sein de la CIA, Robert Baer avait la réputation d’être l’un de meilleurs officiers traitants. Pendant des décennies, il a servi entre l’Irak et New Delhi, et la liste de ses actions est si impressionnante qu’il a reçu la Career Intelligence Medal. Sa vie personnelle a été cependant une illustration de tous les sacrifices requis dans ce domaine d’activité. Au début de sa collaboration avec l’Agence, Dayna Williamson avait pour tâche de recruter des agents, mais très vite, l’étudiante de Berkeley est allée sur le terrain. Elle a appris à manier les armes et les explosifs, à sauter d’un véhicule lancé à vive allure, à s’évader dans les pires circonstances. Son couple partit à vau-l’eau, ses parents s’éloignèrent d’elle ; elle perdit tout contact avec ses amis.

Lorsque Bob et Dayna se rencontrèrent au cours d’une mission à Sarajevo, ce ne fut pas le coup de foudre. Ils étaient trop blasés l’un et l’autre pour ça. À mesure que le péril allait croissant et que leur attachement grandissait, ils prirent conscience que le moment était venu de quitter la « Compagnie ». Le couple ne comprit pas que rendre leurs cartes de la CIA ne suffirait pas à renier leur passé secret. Nous dévoilant comment le « jeu » fonctionne véritablement, ce livre est le portrait de deux êtres avides de vivre une vie normale. Qui se ressemble s’assemble dresse un tableau saisissant du monde réel des ombres, car tous les événements évoqués dans ces pages sont réels.

Mon avis

L’espionnage, loin des clichés

La grande force de Mémoires d’un couple d’agents de la CIA est peut-être précisément de ne pas ressembler à un roman d’espionnage.

Bob et Dayna Baer ne cherchent pas à transformer leur parcours en succession de scènes spectaculaires. Certaines le sont, évidemment. Ils évoluent dans des pays en guerre, fréquentent des diplomates, des militaires, des informateurs et des hommes dont la loyauté peut changer du jour au lendemain.

Mais une grande partie du travail décrit ici est beaucoup plus ordinaire : observer, attendre, discuter, gagner la confiance de quelqu’un et tenter parfois de le recruter.

L’espionnage apparaît alors moins comme une affaire de gadgets que comme un métier profondément humain. Il faut comprendre les autres, nouer des relations et parfois devenir suffisamment proche d’une personne pour qu’elle accepte de trahir son propre camp. Le paradoxe est fascinant : on peut apprécier sincèrement quelqu’un tout en sachant que chacun défend des intérêts opposés.

C’est sans doute l’un des aspects les plus intéressants du livre. Il ne cherche pas à rendre ce métier plus spectaculaire qu’il ne l’est réellement. Il montre au contraire que le renseignement repose souvent sur des conversations, de la patience et une connaissance très fine des personnes que l’on tente d’approcher.

Deux agents, deux regards

Le livre fonctionne également très bien grâce à ses deux points de vue.

Bob raconte son parcours, Dayna le sien, avant que leurs histoires ne finissent par se rejoindre. Cette construction donne au récit une dynamique particulière : on découvre deux carrières parallèles, deux manières d’aborder le métier et finalement deux personnes que leur travail va rapprocher.

La voix de Dayna apporte quelque chose de particulièrement intéressant. Elle découvre un univers encore très masculin et doit y faire sa place tout en acceptant les mêmes contraintes et les mêmes dangers que ses collègues.

Son parcours permet aussi de mesurer à quel point une carrière dans le renseignement peut progressivement envahir toute une existence.

Comment construire un couple lorsque l’on ne peut pas raconter sa journée ? Comment conserver des amis lorsque l’on disparaît régulièrement sans pouvoir expliquer où l’on part ? Et comment maintenir une vie familiale normale lorsque le secret devient une seconde nature ?

Le titre original, The Company We Keep, prend alors tout son sens. Le livre ne parle pas seulement de la CIA. Il raconte aussi ce que devient une vie lorsque l’Agence, les missions et les personnes rencontrées finissent par déterminer une grande partie de vos relations.

Le prix d’une vie clandestine

C’est probablement ce que je retiens le plus de cette nouvelle lecture.

Le métier est parfois passionnant, parfois dangereux, mais rarement glamour. Derrière les opérations apparaissent surtout des hommes et des femmes qui passent une partie de leur existence loin de leur famille, dans des régions instables, avec la conscience permanente que la personne rencontrée autour d’un café peut être un allié, une source… ou une menace.

Le style participe beaucoup à cette impression. L’écriture est directe, fluide et relativement sobre. Les auteurs n’ont pas besoin d’en rajouter. Le simple fait de savoir que les événements racontés ont réellement eu lieu suffit souvent à leur donner une intensité particulière.

Quelques passages consacrés aux situations géopolitiques ou aux réseaux locaux demandent davantage d’attention et peuvent parfois ralentir la lecture. Mais ils contribuent aussi à rappeler que le renseignement réel est infiniment plus complexe que la représentation qu’en donne généralement le cinéma.

Au final, c’est justement cette absence de spectaculaire forcé qui rend le témoignage convaincant. Bob et Dayna Baer ne donnent pas l’impression de vouloir fabriquer leur propre légende. Ils racontent surtout ce que ce métier leur a permis de vivre, mais aussi ce qu’il leur a coûté.

Conclusion

Plus de dix ans après ma première lecture, Mémoires d’un couple d’agents de la CIA fonctionne toujours. Peut-être même davantage.

La première fois, j’y avais surtout vu une plongée fascinante dans un monde auquel nous n’avons normalement pas accès. Aujourd’hui, j’y vois aussi le récit de deux personnes qui ont consacré une partie de leur vie à un métier extraordinaire avant de tenter de retrouver quelque chose de beaucoup plus simple : une existence normale.

Ce n’est pas James Bond. Et c’est justement ce qui rend leur histoire aussi intéressante.

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