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11 septembre 2001 : le dernier matin du World Trade Center

New York avant 8 h 46 : une matinée ordinaire, quelques minutes avant que le monde ne change.

New York, septembre 2001. Dans les rues de Manhattan, les taxis jaunes se mêlent aux bus, aux voitures et aux camions de livraison. Sous terre, le métro transporte chaque jour des millions de voyageurs tandis que, depuis le New Jersey, d’autres rejoignent la ville à bord du PATH.

Le téléphone portable n’est déjà plus réservé à quelques hommes d’affaires. Nokia, Motorola ou Ericsson ont trouvé leur place dans de nombreuses poches. Internet et les e-mails font partie du quotidien professionnel, tandis que les messageries instantanées connaissent un succès grandissant.

Pourtant, personne ne marche encore dans Manhattan les yeux rivés sur un smartphone. L’iPhone n’existe pas. Facebook, YouTube, Twitter, WhatsApp et Instagram non plus. Le monde est déjà numérique, mais il n’est pas encore connecté en permanence.

Pour connaître les nouvelles au réveil, on allume la radio ou la télévision. Dans le train, on déplie son journal. Arrivé au bureau, on consulte ses e-mails. Et surtout, chaque matin, on se déplace physiquement pour aller travailler.

Dans Lower Manhattan, une partie de cette foule converge vers deux immeubles qui dominent la ville depuis près de trente ans : les Twin Towers du World Trade Center. Pour certains, elles sont un symbole de New York. Pour d’autres, simplement l’endroit où commence leur journée de travail.

Mardi 11 septembre 2001. La journée s’annonce magnifique.

New York en 2001 : déjà numérique, pas encore connecté en permanence

Il suffit de remonter vingt-cinq ans pour retrouver un univers à la fois familier et étonnamment différent du nôtre.

En septembre 2001, 50,5 % des foyers américains disposent déjà d’une connexion Internet. Mais 80 % des internautes qui se connectent depuis leur domicile passent encore par une ligne téléphonique classique. Le câble représente 12,9 % des connexions domestiques et le DSL seulement 6,6 %. Ces chiffres proviennent de la National Telecommunications and Information Administration.

Au bureau, l’informatique est encore plus présente. Selon le Bureau of Labor Statistics, 72,3 millions d’Américains utilisent un ordinateur dans leur travail. Parmi eux, 71,8 % s’en servent pour Internet ou le courrier électronique, 67 % pour le traitement de texte et plus de 62 % pour des tableurs ou bases de données.

Le téléphone fixe et le fax restent pourtant des outils ordinaires. Autrement dit, le numérique accompagne déjà la journée de travail ; il reste simplement beaucoup plus attaché à l’ordinateur posé sur le bureau.

Par ailleurs, le travail à domicile existe déjà : près de 20 millions d’Américains déclarent en effectuer au moins une fois par semaine. Mais plus de la moitié sont simplement des salariés ramenant du travail chez eux sans être rémunérés pour ces heures. Le télétravail organisé tel que nous le connaissons aujourd’hui demeure marginal.

2001, déjà connecté ?

  • Internet : un foyer américain sur deux possède une connexion.
  • Accès : 80 % des internautes à domicile utilisent encore un modem téléphonique.
  • Au travail : l’e-mail est déjà largement répandu.
  • Messagerie instantanée : AOL Instant Messenger, MSN Messenger et les chat rooms font partie des usages.
  • Dans la poche : le téléphone portable progresse rapidement… mais le smartphone n’existe pas encore.

Chaque matin, Manhattan aspire une ville entière

Cette différence technologique en cache une autre, essentielle pour comprendre le World Trade Center : chaque matin, l’immense majorité des travailleurs doit rejoindre physiquement son lieu de travail.

Les chiffres du recensement de 2000 donnent la mesure du phénomène. Plus de deux millions de personnes travaillent à Manhattan, dont environ 70 % habitent ailleurs. Plus de sept travailleurs sur dix rejoignent leur emploi en transports en commun, selon le New York State Department of Transportation.

Ainsi, depuis Brooklyn, Queens ou le Bronx, mais aussi Long Island, le New Jersey ou le Connecticut, trains, métros, bus et ferries déversent chaque matin leur flot de voyageurs vers Manhattan. Ce sont les commuters, ces travailleurs pendulaires indissociables de la vie new-yorkaise.

Parmi ces points de convergence, le World Trade Center occupe alors une place particulière. On y travaille, bien sûr, mais on y change également de train, on y achète un journal ou son petit-déjeuner, on traverse ses couloirs pour gagner un immeuble voisin.

Avant d’être associé au 11-Septembre, le World Trade Center est d’abord cela : un morceau de ville utilisé quotidiennement par des milliers de personnes.

6 h 15 : direction Manhattan

Parmi ces commuters se trouve Steven Salovitch. Il travaille chez Euro Brokers au 84e étage de la tour sud. En décembre 2001, trois mois seulement après les attentats, il raconte cette matinée dans Escape from the 84th floor: a personal memoir of September 11, publié par son ancien établissement, Swarthmore College. Son témoignage constitue l’un des documents les plus précieux pour retrouver le World Trade Center d’avant 8 h 46, précisément parce que ses premiers souvenirs n’ont rien d’extraordinaire.

À 6 h 15, comme chaque jour, Salovitch retrouve John, son compagnon de trajet, et prend le train à destination de Hoboken, dans le New Jersey.

Dans les pages sportives, un chiffre attire alors l’attention : 63. C’est le nombre de home runs frappés cette saison-là par Barry Bonds. Le joueur des San Francisco Giants poursuit le record de 70 établi trois ans auparavant par Mark McGwire. Salovitch se souvient avoir échangé quelques commentaires à ce sujet avec John pendant leur trajet.

Ce détail n’a aucune importance historique. Il est pourtant précieux, car le mardi 11 septembre commence pour ces deux hommes exactement comme tant d’autres journées de travail : par un train de banlieue et quelques mots échangés au sujet du baseball.

➡️ Lire le récit de Steven Salovitch dans le Swarthmore College Bulletin

De Hoboken au World Trade Center

À Hoboken, les deux hommes poursuivent leur trajet à bord du PATH, le réseau ferroviaire reliant le New Jersey à Manhattan. Le train s’engouffre sous l’Hudson. Sa destination est inscrite sur les plans du réseau : World Trade Center.

En 2001, cette station n’est pas seulement située à proximité des tours. Au contraire, elle débouche directement sous le complexe, au cœur d’un vaste réseau de couloirs reliant transports, bureaux et commerces. au cœur d’un vaste réseau de couloirs reliant transports, bureaux et commerces. Pour Salovitch comme pour des milliers d’habitués, rien d’exceptionnel à cela.

À l’arrivée, John et lui se séparent et chacun poursuit son chemin. Salovitch entre dans le concourse du World Trade Center.

Pour les touristes qui lèvent les yeux depuis les trottoirs de Manhattan, les Twin Towers culminent à plus de 400 mètres au-dessus de New York. Pour les commuters du New Jersey, elles peuvent commencer beaucoup plus prosaïquement sous terre, au bout d’un trajet en train.

Vers 7 h : sous les Twin Towers

Il est difficile aujourd’hui d’imaginer le World Trade Center comme un endroit où l’on venait simplement acheter un CD, faire réparer ses lunettes ou prendre un café. C’était pourtant son quotidien.

En avril 2001, moins de cinq mois avant les attentats, Westfield décrit un centre commercial de 427 448 pieds carrés, soit près de 40 000 m², regroupant 75 boutiques, restaurants et services. Il dessert alors environ 40 000 employés de bureau et 150 000 commuters par jour. Le communiqué de l’époque est toujours conservé par l’Australian Securities Exchange.

Mieux encore, un plan publié dans l’enquête du National Institute of Standards and Technology permet aujourd’hui de remettre des noms sur les vitrines. On y trouve Verizon Wireless, Sam Goody, Duane Reade, J.Crew, Banana Republic, Sephora, Coach, Hallmark, LensCrafters, Au Bon Pain ou encore Press Relay.

Ainsi, sous les tours, le New York de 2001 semble presque tenir dans quelques couloirs : les téléphones portables voisinent avec les journaux papier ; on achète encore ses CD dans un magasin ; café, pharmacie, vêtements et transports se trouvent réunis sous les bureaux.

Le World Trade Center n’est donc pas seulement un ensemble de gratte-ciel. C’est aussi un morceau de ville sous la ville.

Le premier choix de la journée

Steven Salovitch connaît ces couloirs par cœur. Dans son récit, il se souvient même de ce qu’il présente avec humour comme la première décision importante de sa journée : le choix de son café. Ce mardi matin, ce sera noisette.

Le détail paraît dérisoire. Il résume pourtant assez bien le World Trade Center que nous essayons de retrouver : non pas celui que l’Histoire va figer quelques heures plus tard, mais celui que connaissent les gens qui y travaillent. Un endroit où l’on descend du PATH, où l’on croise chaque matin les mêmes visages, où l’on s’arrête quelques instants avant de rejoindre son bureau.

Café en main, Salovitch se dirige ensuite vers les ascenseurs de la tour sud. Son bureau se trouve au 84e étage. Même le trajet jusque-là fait partie de sa routine.

7 h : les tours se mettent au travail

Pendant que Salovitch termine son trajet, les bureaux des Twin Towers commencent à se remplir.

Dans la tour nord, Nancy Seliga est déjà arrivée. General Property Manager de l’immeuble pour la Port Authority, elle travaille au 21e étage. Dans un témoignage aujourd’hui conservé par le 9/11 Memorial & Museum, elle se souvient être arrivée ce matin-là à 7 heures.

Comme chaque mardi, une réunion avec son équipe est prévue à 8 h 30.

L’association spontanée entre le World Trade Center et la finance ne raconte d’ailleurs qu’une partie de la réalité. Ses milliers de travailleurs occupent des emplois extrêmement différents : agents de sécurité, vendeurs, techniciens, personnels d’entretien, serveurs ou cuisiniers côtoient courtiers et employés des grandes entreprises internationales.

L’accès aux bureaux fait lui aussi partie de cette routine. Les employés réguliers disposent de badges, tandis que les visiteurs ou les salariés ayant oublié le leur peuvent recevoir un laissez-passer temporaire. Un pass conservé aujourd’hui par WTC Connect, daté du 24 mai 2001, témoigne de cette organisation très ordinaire : avant de devenir un lieu associé à l’Histoire, le World Trade Center fonctionne aussi avec ses badges, ses contrôles d’accès et ses petits imprévus de bureau.

À mesure que Manhattan s’éveille, tous prennent possession de leur lieu de travail.

Les ascenseurs multiplient les allers-retours tandis que les commerces ouvrent progressivement. Dans les restaurants et les cafés, les premiers clients sont servis. De leur côté, les employés rejoignent leurs bureaux et les premiers rendez-vous commencent à rythmer la matinée.

7 h 15 : 84e étage

Dans la tour sud, Steven Salovitch entre dans un ascenseur express.

La montée jusqu’au 84e étage dure environ cinq minutes. Autour du 50e, il sent ses oreilles se boucher sous l’effet du changement de pression, phénomène suffisamment familier pour qu’il le mentionne dans son récit.

À 7 h 15, les portes s’ouvrent. Salovitch rejoint son bureau chez Euro Brokers. Le décor professionnel dans lequel il entre serait parfaitement reconnaissable aujourd’hui : écrans d’ordinateur, téléphones, informations financières, courrier électronique, agendas.

En revanche, la différence avec notre époque tient surtout à la mobilité de cet environnement. En 2001, le bureau est déjà largement informatisé, mais ces outils restent essentiellement liés au poste de travail. Plus de 72 millions d’Américains utilisent alors un ordinateur professionnel et Internet ou l’e-mail en représentent le premier usage.

Le téléphone portable accompagne les déplacements, mais ne remplace pas encore l’ordinateur installé devant soi.

Salovitch est maintenant à son poste. Autour de lui, la tour poursuit tranquillement son réveil.

7 h 20 : des tours que l’on ne regarde même plus

À quelques kilomètres au nord, Robert C. Morris descend Hudson Street, dans Greenwich Village.

Il dirige le bureau new-yorkais des National Archives. Son récit possède une valeur particulière : il l’écrit le 12 octobre 2001, seulement un mois après les attentats. Les National Archives ont depuis republié intégralement son témoignage.

Vers 7 h 20, le soleil du matin éclaire parfaitement les Twin Towers au sud de Manhattan. Morris les voit. Mais il y prête à peine attention. Son esprit est ailleurs : les primaires municipales, l’économie, différents articles lus dans le New York Times et son propre programme de travail. Deux professeurs d’histoire de Columbia doivent notamment venir le voir à 10 heures pour préparer un séminaire.

Lorsqu’il arrive finalement peu avant 7 h 30, plusieurs collaborateurs sont déjà installés. Ils consultent leurs e-mails, remettent en rayon des dossiers de naturalisation, répondent au courrier et accueillent les chercheurs.

La présence des Twin Towers dans ce témoignage est remarquable pour une raison très simple. Robert Morris les aperçoit, mais n’a aucune raison de les regarder davantage. Elles appartiennent au décor.

7 h 31 : les nouvelles du monde

Un document conservé à la George W. Bush Presidential Library possède une valeur particulière pour notre récit. Il s’agit d’une lettre d’information électronique envoyée par The New York Times Direct, intitulée : Today’s Headlines from NYTimes.com — Tuesday, September 11, 2001. L’enregistrement d’archives porte une heure de création de 7 h 31 min 42 s. Son contenu constitue une photographie saisissante de ce qui fait alors l’actualité.

À New York, les candidats aux primaires municipales cherchent leurs dernières voix. Les pages internationales suivent notamment l’état de santé d’Ahmad Shah Massoud, chef de l’opposition afghane aux Talibans, victime la veille d’un attentat. L’économie et les difficultés du secteur technologique inquiètent, tandis que le possible retour de Michael Jordan en NBA nourrit l’actualité sportive.

Enfin, un autre sujet paraît particulièrement frappant avec le recul : le journal s’intéresse à la compétition croissante entre les grandes chaînes américaines : le journal s’intéresse à la compétition croissante entre les grandes chaînes américaines pour conquérir le public de leurs émissions télévisées du matin.

À 7 h 31, l’actualité parle donc d’élections, d’économie, d’Afghanistan, de sport et de télévision.

Le World Trade Center ne fait pas les gros titres. Il est simplement en train de se remplir.

➡️ Consulter le document conservé par la George W. Bush Presidential Library

Les nouvelles à 7 h 31

  • New York : les primaires municipales.
  • International : le sort d’Ahmad Shah Massoud.
  • Économie : inquiétudes autour du secteur technologique.
  • Sport : possible retour de Michael Jordan.
  • Médias : la bataille des chaînes de télévision pour le public des matinales.

8 h : une belle journée de septembre

La radio accompagne déjà des milliers de New-Yorkais vers leur lieu de travail.

Sur 1010 WINS, l’une des grandes stations d’information de la ville, Lee Harris ouvre son bulletin de 8 heures. Il fait 64 °F, soit environ 18 °C. C’est jour de primaires et les bureaux de vote sont ouverts. La météo prévoit du soleil et près de 80 °F (environ 27 °C) dans l’après-midi. L’enregistrement a été conservé dans le Sonic Memorial Project des Kitchen Sisters. Le météorologue y décrit une magnifique journée de septembre.

Pendant ce temps, à quelques kilomètres de là et plusieurs centaines de mètres au-dessus des rues, une autre matinée commence.

À 8 heures, les inscriptions ouvrent pour le premier Waters Financial Technology Congress, organisé à Windows on the World, au sommet de la tour nord. Michael Packer, managing director chez Merrill Lynch, doit prononcer son discours principal à 8 h 40. Vers 8 h 46, environ 80 personnes auront rejoint la conférence.

En bas, New York va travailler et vote. En haut, un congrès professionnel se prépare.

À la radio, New York à 8 heures

« All news, all the time » : 1010 WINS ouvre son heure avec les primaires, la météo et les nouvelles de la matinée. L’enregistrement original peut encore être écouté aujourd’hui dans le Sonic Memorial Project.

8 h 10 : un problème d’e-mail

Peter Field, président de Risk Waters Group, devrait déjà être en route vers le World Trade Center. Il est pourtant toujours dans son hôtel de l’Upper West Side. Réveillé vers 6 h 30, il a commencé sa journée en consultant ses e-mails et en téléphonant au bureau londonien de son entreprise. Mais sa messagerie refuse de fonctionner correctement.

Field appelle alors son responsable informatique à Londres et tente de résoudre le problème. Cet incident parfaitement banal le retarde suffisamment pour qu’il ne quitte finalement son hôtel que vers 8 h 10. Il racontera lui-même cet enchaînement un an plus tard dans un témoignage publié par Risk.net. La scène résume bien le travail international de 2001 : un dirigeant britannique se trouve à New York, communique avec Londres par téléphone et e-mail, puis doit quitter son ordinateur pour rejoindre physiquement la conférence organisée par son entreprise.

Field traverse finalement la rue et descend dans la station de la 66e rue. Mais un autre contretemps l’attend : les lignes 1 et 9 connaissent des retards.

Vers 8 h 15, Michael Lomonaco, chef exécutif de Windows on the World, entre chez l’opticien du World Trade Center. Il possède un rendez-vous pour 12 h 15, mais demande si ses lunettes peuvent être ajustées immédiatement. Plutôt que de monter directement vers son bureau aux 106e et 107e étages, il reste donc quelques minutes supplémentaires dans les niveaux inférieurs du complexe.

8 h 20 : sur Z100, rien de très sérieux

D’autres New-Yorkais commencent leur journée avec une radio très différente. Sur Z100, Elvis Duran et son équipe animent leur matinale depuis Jersey City. L’actualité paraît plutôt calme. Les primaires municipales constituent le principal sujet local ; côté musique et célébrités, Mariah Carey occupe notamment les conversations.

À 8 h 20, John Bell présente sa rubrique humoristique Stupid News. Dix minutes plus tard, Christine Nagy donne les nouvelles et l’état du trafic : retards aux tunnels, embouteillages aux ponts. Danielle Monaro enchaîne avec les nouvelles people, dont le divorce de Tom Cruise et Nicole Kidman et les difficultés de Mariah Carey.

Enfin, Elvis Duran ouvre les lignes téléphoniques. La question pourrait presque suffire à dater l’époque : si votre conjoint rencontre des inconnus et flirte avec eux dans un chat room sur Internet, est-ce déjà une infidélité ? Les auditeurs commencent à appeler pour raconter leurs expériences.

Cette séquence est documentée dans une longue rétrospective consacrée à la radio du 11 septembre, publiée l’année suivante par Music & Media et conservée par World Radio History.

Ce que l’on entend sur Z100

  • Circulation : ponts et tunnels encombrés.
  • People : Tom Cruise, Nicole Kidman, Mariah Carey.
  • Internet : flirter dans un chat room, est-ce tromper son conjoint ?

En quelques minutes d’antenne, radio FM, célébrités, embouteillages, téléphone et culture Internet dessinent un étonnant instantané de 2001.

Vers 8 h 25 : le métro finit par arriver

À la 66e rue, Peter Field attend toujours son métro. Après une quinzaine de minutes, une rame finit par entrer en station. Il parvient à monter à bord vers 8 h 25. Sa destination : Cortlandt Street, au pied du World Trade Center.  Malgré son retard, Field estime encore pouvoir assister au début du congrès. Une conférence professionnelle commence rarement à la seconde près et les participants continuent généralement d’arriver au dernier moment.

Pendant ce temps, le World Trade Center poursuit sa routine matinale. Le PATH continue de déverser ses voyageurs sous les tours. Dans les bureaux, ordinateurs et téléphones sont maintenant en activité. À Windows on the World, les participants à la conférence Risk Waters se rassemblent à plus de 400 mètres au-dessus de Manhattan.

La ville est pleinement éveillée.

8 h 30 : attendre la clé de son bureau

Au 21e étage de la tour nord, Nancy Seliga attend ses collaborateurs pour sa réunion hebdomadaire.

Bien plus haut, Richard Eichen vient lui aussi de commencer sa journée. Consultant chez Pass Consulting Group, il travaille au 90e étage de la tour nord depuis seulement quelques jours.

Après avoir rejoint Manhattan depuis le New Jersey par le PATH, il achète un café et un bagel avant de monter vers son bureau. Pourtant, une difficulté très ordinaire l’attend à son arrivée : il n’a pas encore de clé. Eichen reste donc dans le couloir en attendant qu’un collègue puisse lui ouvrir. Le 9/11 Memorial & Museum a récemment consacré un article à son témoignage et conserve également des objets liés à son histoire.  Il vient de commencer un nouveau travail. Son café et son bagel sont avec lui. Il attend simplement quelqu’un qui possède la clé.

8 h 30 : un bagel sous les tours

Au même moment, un autre commuter arrive au terminus du PATH. Nous ignorons son nom. Son témoignage a été déposé le 16 septembre 2002 dans le September 11 Digital Archive. Il travaille au World Financial Center, de l’autre côté de West Street. Dans son récit, l’homme estime être arrivé sous le World Trade Center vers 8 h 30. Un peu en retard, il conserve pourtant l’une de ses habitudes : il s’arrête chez Akbar’s, son vendeur de bagels favori situé dans la station. Il remonte ensuite à travers le centre commercial.

Parce que le témoignage a été enregistré un an après les événements et que son auteur emploie lui-même des horaires approximatifs, il faut les considérer comme tels. Mais l’intérêt du récit est ailleurs. Surtout, cet homme ne travaille même pas dans les Twin Towers. Le complexe constitue simplement une partie de son chemin quotidien.

➡️ Lire le témoignage dans le September 11 Digital Archive

Vers 8 h 35 : traverser la tour nord

Pour rejoindre son bureau, le même commuter traverse le mall puis passe dans le hall de la tour nord. Il situe ce passage vers 8 h 35. Il se rend vers le World Financial Center. Ce détail donne une autre dimension au World Trade Center : ses halls et ses couloirs souterrains ne servent pas seulement aux milliers de salariés des tours. Ils appartiennent au réseau de circulation de Lower Manhattan.

Quelques minutes plus tard, l’homme traverse West Street et rejoint son poste au 34e étage du World Financial Center. Vers 8 h 40, il est assis devant son ordinateur. Il vient de se connecter. Sa journée de travail peut commencer.

8 h 40 : une conférence au sommet de New York

À plus de 400 mètres au-dessus de Manhattan, le Waters Financial Technology Congress est sur le point de commencer. Les inscriptions ont ouvert quarante minutes plus tôt et Michael Packer, managing director chez Merrill Lynch, doit prendre la parole à 8 h 40. Selon la chronologie du 9/11 Memorial & Museum, environ 80 personnes sont réunies à Windows on the World à 8 h 46, sans compter le personnel du restaurant.

Les rares photographies prises ce matin-là montrent un univers professionnel typique du début des années 2000 : badges, stands, documentation imprimée et imposants écrans d’ordinateur destinés à présenter les nouvelles technologies financières.

Pendant ce temps, Peter Field n’est toujours pas arrivé. Son problème de messagerie puis les retards du métro l’ont empêché de rejoindre à temps l’événement organisé par sa propre entreprise. À Windows on the World, la conférence peut commencer sans lui.

À la télévision, les primaires restent l’histoire du jour

Au même moment, la télévision locale s’intéresse toujours aux élections. Sur WNYW/Fox 5, le journaliste Dick Oliver vient de terminer pour Good Day New York un direct consacré aux primaires depuis Lower Manhattan. Derrière lui apparaissent les Twin Towers. Elles servent simplement d’arrière-plan au reportage.

L’histoire de ces images a été reconstituée par David Friend dans Watching the World Change. Lorsque la chaîne part en publicité, la caméra de l’équipe reste active et l’image continue d’être visible depuis la rédaction.

D’une certaine manière, la scène fait écho à celle vécue par Robert Morris un peu plus d’une heure auparavant. À 7 h 20, Morris voyait les tours dans le soleil sans réellement s’arrêter dessus. Peu avant 8 h 46, une chaîne de télévision les utilise comme décor derrière un sujet sur une élection municipale. Dans les deux cas, pourtant, elles ne constituent pas l’histoire. Elles sont simplement là.

8 h 44 : le dernier ascenseur

À Windows on the World, Michael Nestor doit rejoindre une réunion à un étage inférieur. Avec Richard Tierney, il prend congé de plusieurs personnes avant de gagner les ascenseurs. Liz Thompson et Geoffrey Wharton arrivent à leur tour et Nestor retient la cabine pour leur permettre de monter. Les quatre personnes commencent leur descente.

Une minutieuse reconstitution publiée par le New York Times en 2002 situe la fermeture des portes vers 8 h 44. L’heure exacte repose donc sur cette investigation journalistique plutôt que sur un horodatage officiel.

Un élément est toutefois directement confirmé par plusieurs occupants : il s’agit du dernier ascenseur à avoir quitté Windows on the World avant l’impact. Michael Nestor, Richard Tierney et Liz Thompson raconteront ensemble cet instant dans The Last Elevator, enregistré pour StoryCorps.

Dans la cabine, rien ne distingue encore cette descente des centaines d’autres effectuées depuis le sommet de la tour nord.

Les portes se referment.

8 h 45 : une minute ordinaire

De l’autre côté de West Street, David Hooker se trouve dans la chambre 1401 du Marriott Financial Center.

Il est 8 h 45. Hooker porte un short et un tee-shirt. Il s’apprête à prendre une douche avant de rejoindre un associé une vingtaine de minutes plus tard.

Sa journée a commencé par un jogging le long de l’Hudson et autour du World Trade Center. En passant devant les tours, il a regardé les salariés arriver au travail et s’est demandé ce que pouvait être la vie professionnelle dans de tels immeubles. Son récit, Personal Reflections on My Day in New York – September 11, 2001, est aujourd’hui conservé par le 9/11 Memorial & Museum.

À présent, Hooker pense simplement à ce qu’il doit faire pendant la journée.

De l’autre côté de la rue, les bureaux sont occupés.

Dans le sous-sol, des commuters arrivent encore.

À Windows on the World, une conférence vient de commencer.

Plus bas dans la tour nord, la vie continue pourtant comme chaque matin. Dans la tour nord, certains employés n’ont même pas encore rejoint leur bureau.

Jan Demczur, laveur de vitres au World Trade Center depuis des années, vient de terminer son petit-déjeuner dans l’un des sky lobbies. Il a pris le temps de boire un café en regardant New York sous ce ciel parfaitement dégagé, puis a repris le travail. Avec cinq autres hommes, il monte maintenant à bord d’un ascenseur express. Parmi eux se trouvent John Paczkowski, qui travaille au 67e étage, et George Phoenix, employé au 74e. La cabine s’élève dans la tour.

Il est presque 8 h 46.

8 h 46 : la télévision part en publicité

Sur CBSThe Early Show poursuit lui aussi une matinée parfaitement ordinaire. Bryant Gumbel vient de recevoir Zanne Stewart, rédactrice en chef du magazine Gourmet, pour célébrer les 60 ans de la publication. Le sujet revient sur plusieurs décennies de cuisine américaine.

À 8 h 46, l’émission part en publicité. Parmi les spots diffusés figurent Entenmann’s, Thomas’ Bagels et la promotion d’une nouvelle émission appelée The Amazing Race. Eric Shapiro, réalisateur de The Early Show, se souviendra vingt ans plus tard de ces ultimes secondes de programmation dans un témoignage recueilli par Esquire.

Pendant ce temps, à New York, les métros roulent encore. Des cafés sont servis. Des téléphones sonnent. Et des employés ouvrent leurs e-mails, commencent une réunion ou attendent simplement qu’un collègue arrive.

À Fox 5, les Twin Towers viennent encore de servir d’arrière-plan à un reportage consacré aux primaires.

Pendant quelques secondes supplémentaires, le mardi 11 septembre 2001 reste un mardi matin comme les autres.

8 h 46 min 40 s

À 8 h 46 min 40 s, le vol American Airlines 11 percute la tour nord du World Trade Center. C’est l’heure retenue par la Commission nationale sur les attentats du 11 septembre. Les investigations du NIST situent l’impact à 8 h 46 min 30 s environ et établissent qu’il touche directement les étages 93 à 99.

En quelques secondes, tout ce que nous venons de raconter change de nature.

Une station de PATH, un centre commercial, un restaurant, deux tours de bureaux.

Un café acheté avant de travailler.

Une réunion inscrite dans un agenda.

Un ordinateur allumé quelques minutes auparavant.

Des conversations sur le baseball, les élections, Mariah Carey ou les chat rooms.

Dès lors, tous ces fragments appartiennent à un monde que l’on désignera bientôt comme « l’avant-11 septembre ». La suite de cette matinée est connue et abondamment documentée. Ce n’est pas elle que je souhaitais raconter ici. L’histoire de cet article s’arrêtait précisément à cet instant : avant que le 11 septembre ne devienne le 11-Septembre.


Après 8 h 46 : quand les outils du quotidien changent de fonction

Certains objets qui caractérisaient la vie quotidienne de 2001 prennent presque immédiatement une autre importance.

Le téléphone portable, dont l’usage s’est fortement développé au cours des années précédentes, se heurte rapidement à la saturation des réseaux. Plus de vingt stations cellulaires de la zone directement touchée sont endommagées ou détruites. Dans le reste du pays, le volume d’appels atteint par moments 250 % du niveau habituel, selon le National Communications System cité par le Government Accountability Office.

Les communications fixes connaissent également de graves perturbations.

Dans Manhattan, des gens cherchent alors un objet qui paraît aujourd’hui appartenir à une autre époque : un téléphone public.

Au même moment, une technologie encore attachée aux ordinateurs des bureaux démontre qu’elle peut assurer une partie du relais.

Internet.

E-mails et messageries instantanées prennent le relais

Quatre jours seulement après les attentats, le Pew Research Center publie une étude consacrée à la manière dont les Américains ont utilisé Internet pendant la crise. Le résultat constitue une photographie étonnante du numérique en 2001.

Le jour des attaques, 15 % des internautes envoient un e-mail à des membres de leur famille au sujet des événements, 12 % à des amis et 6 % utilisent une messagerie instantanée.

Le téléphone reste largement dominant, mais 35 % des internautes qui essaient de passer des appels rencontrent des difficultés. Environ un cinquième d’entre eux finissent par utiliser Internet pour tenter de joindre leurs proches, soit plusieurs millions de personnes. Le rapport du Pew Research Center publié dès le 15 septembre 2001 permet de mesurer ce basculement presque en temps réel.

Pour autant, Internet n’est pas encore le réseau mobile et omniprésent que nous connaissons aujourd’hui. Mais e-mails et messageries instantanées montrent déjà ce qu’ils vont devenir : un moyen de rester en contact lorsque les autres moyens de communication deviennent difficiles d’accès.

Communiquer le 11 septembre 2001

  • Téléphone : le premier réflexe, mais des réseaux rapidement saturés.
  • Téléphones publics : toujours présents dans les rues et soudain précieux.
  • E-mail : utilisé pour rassurer proches et collègues.
  • Messagerie instantanée : déjà suffisamment répandue pour jouer un rôle dans la crise.
  • Sites Internet : beaucoup sont pris d’assaut et certains doivent alléger leurs pages afin de supporter l’afflux de visiteurs.

La radio et la télévision basculent à leur tour

Les médias que les New-Yorkais écoutaient depuis leur réveil changent eux aussi brutalement de rôle.

À 8 h 51, 1010 WINS interrompt un bulletin économique pour donner à ses auditeurs la première information concernant le World Trade Center. Les vingt-quatre heures suivantes de l’antenne de la station ont depuis été mises en ligne. Quelques minutes auparavant, pourtant, la radio parlait encore des primaires et annonçait une magnifique journée de septembre.

Sur Fox 5, Dick Oliver et l’équipe qui couvraient l’élection municipale deviennent les premiers journalistes de la télévision new-yorkaise à montrer la tour nord en feu. Le décor du reportage vient de devenir le sujet principal.

Malgré l’essor d’Internet, la télévision reste alors le média vers lequel la majorité de la population se tourne pour comprendre ce qui est en train de se produire. L’étude publiée quelques jours plus tard par Pew montre que, malgré la montée d’Internet, celui-ci demeure alors surtout un complément à la télévision et au téléphone.

Le matin ordinaire a disparu.

Vingt-cinq ans plus tard

Vingt-cinq ans ont passé.

Les habitudes qui faisaient le quotidien des New-Yorkais en 2001 ont profondément changé. Les téléphones publics ont presque disparu. Le smartphone permet désormais de lire l’actualité, consulter ses e-mails, participer à une visioconférence, prendre une photo, payer ou suivre en direct ce qui se déroule à l’autre bout du monde.

Le World Trade Center a lui aussi retrouvé sa place dans la ville. De nouvelles tours se dressent autour du mémorial. L’Oculus accueille de nouveau transports, boutiques, travailleurs et touristes. Là où les anciens commuters sortaient du PATH sous les Twin Towers, d’autres effectuent aujourd’hui encore chaque matin leur trajet vers le bureau.

Mais lorsque l’on pense au 11 septembre 2001, notre mémoire saute presque toujours directement à 8 h 46. Notre mémoire revient presque immédiatement aux tours en feu, puis aux images diffusées en boucle à la télévision. Dans les jours et semaines suivants, les unes de journaux et les numéros spéciaux des magazines ont achevé de fixer ces scènes dans la mémoire collective.

Cette fois, la photographie n’illustre plus le New York d’avant. Elle montre la manière dont le monde a tenté, immédiatement après, de comprendre et de conserver ce qu’il venait de vivre.

Avant que le 11 septembre ne devienne le « 11-Septembre »

C’est justement pour cette raison que j’ai voulu remonter quelques heures plus tôt. Retrouver non pas les Twin Towers en feu, mais celles que Robert Morris voyait chaque matin sans vraiment les regarder.

J’ai voulu retrouver le PATH qui déversait ses commuters sous le complexe, les boutiques du concourse, le vendeur de bagels ou le café choisi avant de monter travailler. Mais aussi écouter la radio de ce matin-là, revoir ce que diffusait la télévision et relire les informations que le New York Times envoyait à ses abonnés à 7 h 31.

Enfin, suivre Steven Salovitch depuis le New Jersey, alors qu’il parlait simplement de baseball avec son compagnon de trajet avant de choisir un café noisette.

Ce mardi matin-là, aucune de ces personnes ne se considère comme un témoin de l’Histoire. Elles vont travailler, lisent le journal, prennent le train ou achètent leur petit-déjeuner. Certaines attendent une clé, d’autres un métro, un ascenseur ou simplement le début d’une réunion.

Et c’est peut-être pour cela que, vingt-cinq ans plus tard, ces gestes ordinaires méritent encore d’être racontés.