Certaines Mustang sont devenues des icônes. D’autres ont traversé l’histoire avec plus de discrétion, portées par leur époque plutôt que par la légende. La Mustang II Classic II appartient à cette seconde catégorie. Une décapotable conçue en marge de Ford, imaginée par un carrossier indépendant, et longtemps restée hors du radar du grand public. Pourtant, lorsqu’on s’y attarde vraiment, elle révèle une histoire étonnamment riche — incarnée aujourd’hui par l’exemplaire préservé de Robert.
Ce n’est pas seulement le récit d’une voiture rare. C’est celui d’une période charnière, d’un marché en pleine mutation et d’une Mustang qui a dû s’adapter pour continuer d’exister.

La Mustang II : survivre plutôt que briller
Lorsque la Mustang II apparaît en 1974, l’Amérique automobile a changé. La crise pétrolière, les normes de sécurité, la pression des assurances et l’évolution des attentes des acheteurs contraignent les constructeurs à revoir leurs priorités. Ford n’y échappe pas.
La Mustang II n’est pas pensée comme une héritière directe des fastbacks flamboyantes de la fin des années 1960. C’est plutôt une réponse pragmatique à un contexte difficile. Plus compacte, plus légère, plus sobre, elle rompt avec l’image de la Mustang originelle tout en sauvant l’essentiel : le nom, l’idée, la continuité.
Commercialement, le pari fonctionne. Les ventes sont au rendez-vous, au point que Ford relance même une seconde chaîne d’assemblage pour suivre la demande. Mais dans l’esprit des passionnés, une absence se fait rapidement sentir : celle de la décapotable.

Pourquoi la Mustang II Classic II a vu le jour
Depuis plusieurs années déjà, les constructeurs craignent une interdiction pure et simple des voitures décapotables aux États-Unis. Porsche a lancé la 911 Targa dès 1966, Chevrolet a introduit les T-tops sur la Corvette en 1968. Ford, de son côté, préfère renoncer plutôt que d’investir dans une nouvelle structure ouverte, d’autant que les ventes de cabriolets déclinent depuis la fin des années 1960.
Pourtant, la demande existe toujours. Une partie du public américain veut encore rouler cheveux au vent, malgré les contraintes. C’est dans cet interstice que s’engouffre Emess Coach Builders, basé en Floride. Son fondateur, Mark Doyne, identifie clairement l’opportunité : proposer une Mustang II décapotable là où Ford ne le fait plus.
Ainsi naît la Mustang II Classic II. Pas une simple transformation opportuniste, mais un projet pensé, structuré et suffisamment abouti pour être vendu neuf dans des concessions Ford.

Une conversion plus aboutie qu’il n’y paraît
Contrairement à d’autres transformations de l’époque, la Classic II ne sacrifie pas totalement l’élégance ni la cohérence visuelle. Emess conçoit une capote électrique complète, avec de petites vitres arrière intégrées, qui se lèvent et s’abaissent avec l’ensemble du mécanisme. Une fois fermée, la silhouette se rapproche étonnamment de celle d’un coupé ou d’une Ghia, loin des profils massifs et approximatifs de certaines conversions concurrentes.
Sous la carrosserie, des renforts spécifiques rigidifient la structure. Rien ici ne donne l’impression d’un travail bâclé. La Classic II est une voiture coûteuse à produire, et cela se ressent dans l’exécution.

Production, chiffres et zones d’ombre
Pendant longtemps, un chiffre a circulé : 44 exemplaires produits. Un nombre souvent repris, rarement vérifié.
Les recherches menées par Robert, appuyées par l’examen direct des archives Ford, permettent aujourd’hui d’être plus précis — et plus prudent.
Ce que l’on sait avec certitude, c’est que 24 Mustang II Classic II ont été expédiées directement depuis l’usine de Dearborn vers Emess, avant toute immatriculation. Ces voitures, dites “factory-direct / pre-title”, constituent le noyau dur de la production documentée.
On sait également qu’au moins une Classic II supplémentaire a été convertie à partir d’un véhicule fourni par un concessionnaire après sa sortie d’usine. Ce simple fait prouve qu’Emess a aussi travaillé sur des voitures “post-title”. En revanche, faute de documentation conservée par l’entreprise, il est aujourd’hui impossible d’établir combien de conversions ont réellement existé.
Emess prévoyait initialement une production de 100 unités. La réalité du marché en a décidé autrement.

Une voiture trop chère
Le prix de la Classic II explique en grande partie son destin. En 1977, une Mustang II hardtop débute à un peu plus de 3 700 $. Une Classic II, elle, dépasse souvent les 10 000 $, atteignant parfois 11 500 $ selon l’équipement. À titre de comparaison, une Corvette neuve coûte alors moins de 9 000 $. Une Porsche 911, quant à elle, s’échange contre environ 15 000 $.
La Classic II se retrouve dans une position inconfortable. Trop chère pour la majorité des clients Mustang, et pas assez prestigieuse, aux yeux des acheteurs fortunés, face aux marques européennes. Les premières ventes sont parfois spectaculaires, certaines voitures se vendant au-dessus du prix catalogue. Mais les retours clients, évoquant des bruits d’air ou des infiltrations, compliquent rapidement la tâche des concessionnaires.


La Mustang II Classic II de Robert : une rencontre décisive
Quand Robert découvre cette Classic II sur Facebook, un matin d’août 2020, il ne s’agit pas d’un projet de restauration ou d’un simple coup de cœur. Il comprend immédiatement qu’il est face à quelque chose d’exceptionnel — et de fragile.
Le temps presse. D’autres acheteurs potentiels se manifestent. Des amis se rendent sur place pour vérifier l’authenticité de la voiture pendant qu’il finalise l’achat à distance. Lorsqu’une photo du sticker Emess apparaît enfin dans l’encadrement de porte, le doute disparaît. Ce n’est pas une réplique, ni une conversion tardive : c’est une vraie Mustang II Classic II.
L’exemplaire qu’il acquiert est le numéro 6 des voitures expédiées directement de Dearborn à Emess, livrée neuve à Kayser Ford, dans le Wisconsin, au printemps 1977. Elle n’a connu que peu de propriétaires et affiche un kilométrage exceptionnellement bas.

Préserver plutôt que restaurer
La voiture est incroyablement originale. Les durites, les bougies, les courroies, le filtre à air, la roue de secours : tout est d’époque. Mais cette authenticité a un revers. Après avoir passé des décennies stockée capote ouverte, certains éléments montrent leurs limites lorsque Robert commence à la remettre doucement en mouvement. Une couture de capote cède, le système hydraulique fuit, puis un problème de freinage apparaît.
Chaque intervention est réalisée avec retenue. Rien n’est remplacé sans nécessité. Même lorsque la peinture du quart arrière gauche doit être reprise, un relevé précis du lettrage “Classic II” est effectué afin de reproduire le marquage exactement à l’identique.
Robert ne roule que rarement avec sa Classic II. Quelques centaines de kilomètres par an, lors de journées idéales. Non par crainte mécanique, mais par respect pour un objet devenu, avec le temps, historiquement significatif.

Une voiture qui interpelle
Lorsqu’elle apparaît en public, la Classic II intrigue. Beaucoup découvrent son existence pour la première fois. Certains doutent même de sa légitimité, convaincus que Ford n’a jamais proposé de Mustang II décapotable. Robert répond, explique, documente. Avec patience.
Avec les années, le regard porté sur la Mustang II évolue. Les modèles longtemps moqués retrouvent une forme de reconnaissance. Et dans ce contexte, la Classic II s’impose peu à peu comme l’un des chapitres les plus rares et les plus méconnus de cette génération.

Une histoire qui mérite d’être transmise
Robert se définit moins comme un propriétaire que comme un gardien temporaire. Sa Classic II est appelée à traverser le temps, à changer de mains un jour, mais idéalement sans perdre ce qui fait son essence : son authenticité, son histoire, son intégrité.
C’est aussi dans cette logique qu’il documente, écrit, rassemble les propriétaires connus et fouille les archives. Son travail dépasse largement le cadre de sa propre voiture. Il participe à une meilleure compréhension de l’histoire Mustang dans son ensemble.

Dans cette continuité s’inscrit son prochain ouvrage, Mustang Unbridled: The High-Octane History of Ford’s Legendary Pony Car, dont la sortie est prévue le 14 avril 2026. Une lecture qui prolongera naturellement la réflexion entamée ici, pour celles et ceux qui souhaitent comprendre la Mustang non comme une succession de modèles, mais comme un récit profondément lié à l’évolution de l’Amérique automobile.
Cet article doit beaucoup à Robert, propriétaire de cette Mustang II Classic II, qui a accepté de partager ses recherches, ses archives et son expérience personnelle. Ses données historiques et son travail de recoupement ont permis d’apporter une profondeur et une précision rares sur un sujet encore largement méconnu.

Conclusion
La Mustang II Classic II n’est ni une anomalie ni une curiosité anecdotique. Elle est le produit logique d’une époque complexe, d’un marché contraint et d’une passion jamais totalement éteinte pour la voiture décapotable.
À travers l’exemplaire de Robert, elle rappelle une chose essentielle : même dans ses périodes les plus contestées, la Mustang a toujours su raconter quelque chose de son temps. Et parfois, ce sont justement ces histoires-là qui méritent le plus d’être écoutées.
