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Mustang 180 : l’histoire oubliée qui renaît sur les routes de France

Janvier 1965. La nuit tombe sur les routes enneigées du Massif central. Les phares d’une Ford Mustang 1965 blanche percent difficilement la tempête. Au volant, un homme que l’on n’attend pas forcément dans un rallye automobile : Jacques Anquetil, quintuple vainqueur du Tour de France. À ses côtés, son directeur sportif, Raphaël Géminiani.

Tous deux participent à l’une des épreuves les plus redoutables du sport automobile : le Rallye Monte-Carlo 1965. Leur mission dépasse largement la compétition. Il s’agit de faire connaître une voiture encore presque inconnue en Europe : la Mustang. Soixante ans plus tard, cette page étonnante de l’histoire automobile continue de vivre grâce à la passion d’un couple de collectionneurs : Pierre et Violette Boulesteix.

Quand Ford utilise le cyclisme pour lancer la Mustang

Au milieu des années 1960, la Mustang vient tout juste d’être lancée aux États-Unis. Ford souhaite maintenant la faire connaître en Europe, et plus particulièrement en France.

Derrière cette stratégie se trouve un homme : Henri Chemin. Responsable des relations publiques et de la compétition chez Ford France, il comprend très tôt l’impact médiatique que peut avoir le rallye de Monte-Carlo. Lorsque l’équipe cycliste dirigée par Raphaël Géminiani perd son sponsor principal, Henri Chemin saisit l’occasion. Ford financera désormais l’équipe… à une condition : que Géminiani et son champion Jacques Anquetil participent au rallye de Monte-Carlo au volant d’une Mustang. Pour Pierre Boulesteix, l’idée relève du génie.

« Henri Chemin était un homme de marketing bien avant l’heure. Il a demandé à Raphaël Géminiani et Jacques Anquetil de courir ce rallye pour faire connaître en France la nouvelle voiture de chez Ford : la Mustang. »

L’opération est simple mais redoutablement efficace. La voiture attire immédiatement l’attention de la presse et du public.

Deux champions dans l’habitacle

L’équipage de la Mustang 180 intrigue. Les deux hommes ne sont pas pilotes professionnels, mais ils possèdent une qualité essentielle : un esprit de compétition hors norme.

« Avant tout des compétiteurs. L’un et l’autre étaient de grands champions. Ils détestaient perdre. »

Les deux hommes se connaissent parfaitement. Raphaël Géminiani est alors le directeur sportif d’Anquetil, et leur relation est faite de respect… mais aussi de caractère.

« Passer cinq jours à bord de la Mustang n’a pas dû être simple, car ces deux-là avaient de très forts caractères. »

Cette relation intense donne à leur participation au rallye une dimension presque romanesque.

Un rallye parmi les plus difficiles de l’histoire

L’édition 1965 du rallye de Monte-Carlo reste l’une des plus impitoyables.

Plus de 270 voitures prennent le départ depuis différentes villes d’Europe : Paris, Londres, Athènes, Minsk ou encore Stockholm. Les équipages doivent parcourir plusieurs milliers de kilomètres avant même d’atteindre les premières spéciales. La météo transforme rapidement la course en véritable épreuve de survie. Neige, verglas et températures glaciales rendent les routes extrêmement dangereuses. Dans le Jura et dans le Massif central, de nombreux concurrents abandonnent. Au croisement de Chambéry, il ne reste déjà qu’une poignée de voitures encore en course.

Sur les quatre Mustang engagées cette année-là, aucune ne franchira la ligne d’arrivée officielle à Monaco. La Mustang 180 abandonne près de Gap, mais l’équipage poursuit malgré tout la route jusqu’à la principauté. Une attitude fidèle à l’esprit des deux champions.

Une Mustang éclipsée par le cinéma

Malgré l’impact médiatique de l’opération, la Mustang 180 disparaît progressivement de la mémoire collective.

La raison tient en un événement inattendu. En 1966, le film Un homme et une femme, réalisé par Claude Lelouch, connaît un succès mondial et remporte plusieurs Oscars.

À l’écran apparaît une autre Mustang, devenue iconique.

« Le film a complètement mis dans l’ombre la 180 », explique Pierre Boulesteix.

La Mustang associée au film entre dans l’imaginaire populaire, tandis que la 180 sombre peu à peu dans l’oubli.

Le mystère de la Mustang 180 originale

Après le Monte-Carlo 1965, la Mustang 180 poursuit brièvement sa carrière. Elle participe notamment au Tour de Corse automobile la même année, pilotée par Henri Greder avec Marie-Claude Beaumont en copilote. Puis la trace de la voiture disparaît.

« Après cela, elle disparaît des fichiers. »

Comme beaucoup de voitures de rallye de cette époque, elle se perd dans les archives et les souvenirs. Ce mystère contribue aujourd’hui à nourrir la légende.

Faire renaître la Mustang 180

Plus d’un demi-siècle plus tard, cette histoire aurait pu rester oubliée. Mais pour Pierre et Violette Boulesteix, elle mérite d’être racontée autrement. À l’origine, le couple souhaite simplement acquérir une voiture ancienne.

« Violette adore les Mustang. Je lui ai dit oui, mais pas une Mustang civile. »

Très vite, l’idée s’impose : recréer la Mustang 180.

« Tout le monde connaît la Mustang du film Un homme et une femme, ou celle de Johnny Hallyday au Monte-Carlo. Mais la 180 est inconnue. Cela nous permet de faire perdurer son histoire. »

Une reconstruction patiente

Recréer une voiture historique exige un travail de recherche considérable. Pierre entreprend une véritable enquête : archives, photos d’époque, témoignages, contacts avec les personnes ayant connu la voiture originale.

« La plus grande difficulté a été la recherche de documents et la prise de contact avec les personnes qui avaient connu la voiture à l’époque. »

La voiture recréée reprend les éléments caractéristiques du modèle de 1965 : livrée blanche, intérieur rouge, bandes tricolores et instruments de rallye. Pour autant, certaines adaptations sont nécessaires.

« La voiture a gardé son look et sa décoration d’époque. Mais côté mécanique, tout est fiabilisé avec des éléments modernes. »

Une rencontre inoubliable

En 2023, Pierre et Violette vivent un moment particulièrement émouvant. Ils rencontrent enfin Raphaël Géminiani.

« Un monsieur. Un seigneur du sport cycliste. Un homme entier qui nous a raconté quelques anecdotes croustillantes. Une rencontre magique que l’on ne peut pas oublier. »

Parmi les souvenirs les plus précieux, un détail possède une valeur particulière : la signature de Géminiani apposée sur la voiture. Une manière d’authentifier symboliquement cette renaissance.

Une Mustang qui continue de vivre

Aujourd’hui, la Mustang 180 de Pierre ne reste pas immobile dans un garage. Elle roule. Et c’est précisément ce qui donne du sens à toute cette aventure.

« Ces voitures anciennes ont été faites pour rouler. Les garder dans un garage n’a aucun sens. »

Lors des rassemblements, la voiture attire immédiatement les regards. Beaucoup reconnaissent la silhouette d’une Mustang classique, mais peu connaissent son histoire. C’est souvent à ce moment-là que la conversation commence.

La passion comme moteur

Au volant de la Mustang 180, Pierre ressent toujours la même émotion.

« Toujours la même joie. Toujours le même émerveillement. Comme un enfant devant le sapin de Noël. C’est un privilège de pouvoir rouler avec cette voiture. »

Il ne se considère d’ailleurs pas vraiment comme son propriétaire.

« Je suis plutôt quelqu’un qui fait perdurer l’histoire et qui la partage. »

Une victoire différente

La Mustang 180 n’a jamais remporté le rallye de Monte-Carlo. Elle n’a même pas atteint l’arrivée officielle. Mais soixante ans plus tard, elle continue de rouler sur les routes de France, portée par la passion de ceux qui refusent de laisser l’histoire disparaître. Et finalement, n’est-ce pas là la plus belle victoire de cette Mustang ?